samedi, mai 31, 2014

Brésil: le rêve brisé des migrants haïtiens

 

migranst-haitiens-au-bresilDepuis le séisme de 2010, les Haïtiens sont de plus en plus nombreux à immigrer illégalement dans le sud du Brésil, en quête d’une nouvelle vie mais les conditions d’adaptation sont souvent très difficiles.

Un réseau de « coyotes » – surnom donné aux passeurs –contrôle le trafic de clandestins haïtiens. C’est ce que révèle le journal de São Paulo après deux semaines d’enquête en Amazonie occidentale, à la frontière entre le Brésil, le Pérou et la Bolivie. Ces trafiquants font passer au moins 400 migrants par semaine – la plupart provenant d’Haïti ou d’Afrique. Selon les autorités, 25 000 personnes sont entrées illégalement au Brésil par cette route depuis 2011. La pratique est similaire entre le Mexique et les États-Unis, « la seule vraie différence est le niveau de violence, bien supérieur au Mexique », souligne le quotidien brésilien.

De son côté, le journal français le Monde a recueilli les témoignages de plusieurs clandestins haïtiens au cœur du quartier Santa Felicidade de Curitiba et dans la capitale du Paraná, au sud du Brésil.
A Santa Felicidade de Curitiba, un foyer a été ouvert depuis 2010 pour aider les victimes du séisme qui fuyaient leur pays.  Ce refuge franciscain a, depuis, accueilli 200 réfugiés. « Ils arrivent ici après un long voyage et restent entre 15 jours et 2 mois. C’est un tremplin avant qu’ils trouvent leur propre logement. Un lieu de passage où ils se préparent à une nouvelle vie », explique Frère Aleiton. La journée, les Haïtiens travaillent dans l’usine de tapis voisine et, dès la mi-avril, le foyer n’a plus un seul lit de libre.
Les réfugiés haïtiens débarquent continuellement et, désormais, les habitants de Santa Felicidade se sont habitués à les croiser Un ancien fief de la communauté italienne a même été   renommé « Petit Haïti » par le journal local. Ici, les migrants ne passent pas inaperçus. Leur couleur de peau tranche dans une ville à majorité blanche, dont la population est issue de l’immigration européenne, souligne le quotidien français.
Un flux migratoire grandissant
Depuis le tremblement de terre de 2010, les Haïtiens sont des milliers à fuir leur pays. Le Brésil est devenu leur nouvel eldorado économique. Il y a eu plusieurs vagues de réfugiés.
Dans les jours qui ont suivi le 12 janvier 2012, des milliers d’Haïtiens à qui des passeurs ont fait miroiter l’Eldorado au Brésil, ont fui Haïti pour mettre le cap sur le géant sud-américain. Beaucoup se sont retrouvés complètement démunis, à chercher un toit et de la nourriture dans la principale ville de l’Amazonie brésilienne : Manaus.
Cette arrivée massive d’Haïtiens au Brésil avait pris son origine d’une rumeur lancée par des passeurs en Haïti faisant miroiter que le Brésil offrait une vie meilleure.
Ainsi, plus de 4000 Haïtiens sont arrivés dans les villes frontalières de Brasiléia et de Tabatinga au cours des premiers mois après le séisme. Pris de court, le gouvernement de Dilma Rousseff a dû adopter une loi «humanitaire» le 16 janvier 2012 pour régulariser la situation de ces réfugiés.
Avec cette loi du 16 janvier, le Brésil a également fermé sa frontière aux réfugiés haïtiens. Ils devaient désormais faire une demande officielle de visa à l’ambassade du Brésil à Port-au-Prince, qui promettait d’accorder des visas à 100 familles par mois.
En transit au moment où la loi a été adoptée, plus de 254 Haïtiens se sont retrouvés bloqués dans la ville frontalière d’Inapari, au Pérou et, lors de sa visite en Haïti le 1er février 2012, la présidente du Brésil, Dilma Roussef et son homologue haïtien, Michel Martelly, se sont rencontrés à Port-au-Prince, notamment autour de la question migratoire.
La présidente brésilienne s’est montrée déterminée à combattre les réseaux criminels de trafiquants d’êtres humains qui entraînent de nombreux Haïtiens à émigrer illégalement au Brésil. Elle avait annoncé, entre autres, que 1 200 visas d’une durée de cinq ans seraient disponibles pour des Haïtiens et promis de régulariser la situation des illégaux haïtiens au Brésil. Cependant le problème restait entier : les Haïtiens qui bénéficiaient de ces visas ne seraient nullement autorisés à travailler,  or ils continuent à migrer au Brésil dans l’espoir de trouver un travail.
Une odyssée éprouvante
carte-migation-haitienne-au-bresilUn an près le séisme, à la frontière entre le Brésil et la Bolivie, la petite ville de Brasileia était devenue la principale porte d’entrée de réfugiés venus chercher du travail au Brésil. Plus de 9000 réfugiés ont quitté Haïti, avec l’espoir de recommencer une nouvelle vie.
Face à l’arrivée massive de ces nouveaux clandestins, le Brésil a préféré les régulariser et concéder 1.000 visas humanitaires par mois aux nouveaux arrivants. L’économie brésilienne est en pénurie de main-d’œuvre et les préparatifs du Mondial ont permis à quelques dizaines d’Haïtiens de trouver du travail sur les chantiers des villes-hôtes du Mondial parmi lesquelles, Curitiba. Dans cette ville et ses environs, il y aurait 2.500 Haïtiens, selon France Info et 22.000  dans tout le pays. Ce ne sont donc pas ces quelques dizaines d’emplois qui changeront la donne des milliers de réfugiés en quête d’un nouvel avenir. Pour le journal Le Monde, ce sont 29 783 Haïtiens qui ont immigré depuis 2010, en comptant ceux qui ont gagné le Brésil par voie légale.
D’après les derniers chiffres de l’ONG Caritas, plus de 2 300 Haïtiens se sont installés à Curitiba, en quête d’une vie meilleure. Les Haïtiens qui s’y sont installés ont vécu une véritable odyssée éprouvante pour se retrouver à plus de 5.500 kilomètres de leur pays, soit presque l’équivalent de la distance entre Montréal et Paris.
Ils sont passés clandestinement par la République dominicaine, l’Équateur et le Pérou avant d’arriver  à Brasiléia, dans l’État d’Acre, au milieu de l’Amazonie. Un chemin périlleux emprunté 17 712 autres Haïtiens, entrés illégalement dans le pays au cours des quatre dernières années, selon la Police fédérale.
Malgré les nombreuses mises en garde sur les conditions de vie difficiles pour les migrants, la perspective de trouver un travail et d’aider leurs familles restées au pays  l’a emporté et beaucoup de jeunes Haïtiens ont tenté le périple.
Une « vie de chien »
migrants-haitiens-a-la-pastoral-do-migranteÀ Santa Felicidade, après leur long voyage, les jeunes migrants – pour la plupart âgés 20 et 40 ans – ont vite perdu leurs illusions. Ouvriers, maçons, serveurs, cuisiniers ou manutentionnaires, le salaire mensuel de  ces Haïtiens varie entre 400 et 1000 reais (178 $US  et  446 $US) et ils sont souvent moins payés que le salaire minimum établi dans la région de  établi à 950 reais ($ US 423). Pour survivre, la plupart sont obligés d’accumuler plusieurs ‘’jobs’’.
De plus, le coût de la vie est élevé dans le sud du Brésil. Le journal Le Monde a rencontré plusieurs de ces jeunes tels que, Jean Saint-Louis, arrivé en mars 2014. « Sur 400 $US, j’utilise 200$US pour le logement, 200$US pour le reste. Je n’ai plus que 50$US pour aider mes parents », déplore-t-il.  Pour aider leurs familles, ces Haïtiens doivent faire face à toutes sortes de sacrifices et de privations : mauvais logement, mauvaise alimentation, pas de loisirs. « On part travailler à 6 heures du matin pour ne rentrer que vers minuit, c’est une vie de chien », s’attriste Sony Sylvéus, 27 ans. « Les entreprises n’ont pas de scrupules », s’énerve Reynaldo Roselva, 32 ans. Il a quitté son travail de maçon : « Je gagnais 220 $US par mois pour 11 heures par jour. J’étais épuisé ».
Le compte rendu des ces témoignages peut être lu sur Le Monde.

Nancy Roc
PHOTO: New York Times et Thomas Diego Badia
CARTE: PUC Minas