mercredi, avril 16, 2014

L’« opposition » dans la rue : « Martelly doit partir »

En face de l'église du Perpétuel Secours au Bel-Air, il est presque 11 heures. Le rituel d’avant manif commence. Des petits morceaux de bois séchés arrangés en un rectangle et mouillés d’alcool s’allument. C’est le « vèvè ». Soudain, des jeunes forment un cercle autour du « vèvè » et fredonnent de toute leur haleine : « Fòk Martelly ale ». La foule grossit, lentement et sûrement. Et, sous forte escorte policière, elle défile. A la tête de la manifestation, des jeunes tiennent une banderole sur laquelle est griffonné : « MOPOD ». Rosny Timothée, porte-parole du FOPARC, est à la baguette. En un clin d’œil, les manifestants, débordant d’énergie, pancartes en main et des branches d’arbre agitées, empruntent déjà la route de Delmas qu’ils se mettent aussitôt à parcourir à grandes enjambées.

Serge Jean Louis, Turneb Delpé, Byron Odigé, – des figures de proue de l’opposition –, sont présents. Un semblant d’homogénéité d’une opposition, toutefois divisée en ce qui a trait au départ du pouvoir du chef de l’Etat ou le respect de son mandat constitutionnel. « Il n’y a pas 37 solutions, Martelly et Lamothe doivent partir pour libérer le pays de la corruption, a soutenu Byron Odigé, membre de Fanmi Lavalas. Les ressources du pays ne doivent pas être l’apanage d’une caste. » Annonçant des manifestations en cascade jusqu'à ce qu’ils obtiennent gain de cause, Odigé croit par ailleurs que c’est inacceptable de laisser le pays entre les mains de « ces étrangers ».

La foule, peu clémente envers les agents de l’ordre qui ne se laissent pas intimider, marche et court par moments. « Vous restez chez vous, vous ne venez pas manifester alors que le pays va mal », lancent des manifestants à des individus attroupés des deux côtés de la route. A l’entrée de Delmas 18, André Michel, peste de la famille présidentielle, débarque.  Pas sans acclamations. « La bataille que nous menons aujourd’hui est une bataille pour les paysans, les socioprofessionnels, entre autres, a-t-il martelé, le front en sueur. Le nom du président est cité dans diverses actions controversées, il doit plier bagages. » Nous réclamons le départ de Martelly pour la tenue des élections générales et anticipées dans le pays, a pour sa part renforcé l’ancien sénateur Turneb Delpé, appelant à l’unité pour forcer Martelly à abondonner le pouvoir.

Lançant des propos hostiles envers la famille présidentielle et le Premier ministre Laurent Lamothe tout le long du parcours, la foule mise fort sur la fin de celui-ci en face du Palais national. De carrefour de l’aéroport en empruntant l’avenue Martin Luther King, pas de dérapage jusque-là. Tout est au beau fixe. « Devan palè nou prale », « Viv libète laprès », « Liberasyon prizonye politik yo », peut-on lire sur diverses pancartes.  « Il faut l’élargissement des prisonniers politiques. Nous n’irons pas aux élections avec Martelly qui fait une mauvaise gestion des ressources du pays », a défendu Rosny Timothée qui souligne que la communauté internationale doit rester en « dehors des affaires haïtiennes ».

La manif, qui semble avoir perdu de son rythme sur la route de Nazon, allait se revigorer à Lalue où certaines entreprises ferment momentanément leurs portes par crainte d’actions pas trop catholiques des imposteurs souvent mués en manifestants. Le bruyant sénateur Moïse Jean-Charles, ennemi juré du chef de l’Etat, est dans l’air, déjà pris dans l’engrenage de bousculades de part et d’autre des protestataires contents de le voir. « Nous ne devons pas laisser Martelly en finir avec le pays. Il doit partir et nous sommes déterminés dans cette lutte », a-t-il déclaré, moins verbeux que d’habitude, soulignant qu’il est inadmissible qu’un groupuscule de dirigeants mesquins trustent les richesses du pays alors que la majorité de la population ne peut même manger à sa faim. Les manifestants défilent sur Lalue. Direction : en face du Palais national. Plus bas, tout ce qu’ils trouvent sur leur passage (pierres, tréteaux, chaises…), ils le jettent sur la chaussée. « La révolution commence à peine, car on n’y peut rien avec ce gouvernement », lance un manifestant venu de Tabarre.

A la rue Capois, 13 heures 47, la foule se rapetisse. Les chefs de file prennent déjà la poudre d’escampette. Une patrouille de l’UDMO s’immobilise en face de l’annexe du ministère de l’Intérieur qui est déjà la cible des pierres lancées par des protestataires. Toutes les intersections débouchant au Palais national sont bouchées par des haies de sécurité. Les manifestants tentent de les franchir. Les nerfs sont chauffés à blanc. Soudain, des tirs retentissent comme de la grêle. « Nous n’avons pas peur », gueulent d’une seule voix les plus téméraires, avant d’être dispersés par les forces de l’ordre à coups de gaz lacrymogène; ce qui a ainsi mis fin à cette énième manif symptomatique des « faiblesses de notre Etat », pour paraphraser du moins implicitement le politologue André Corten.
 
 



Juno Jean Baptiste
 jjeanbaptiste@lenouvelliste.com