dimanche, mars 02, 2014

L’arrestation arbitraire d’un militant des radios communautaires.

 Jean Lamy Matulnes Junior, président de la coopérative Foncodi et de la radio VKI a été arrêté samedi par la police nationale à la suite des manifestations ayant eu lieu sur l’Ile à Vache, une île des Caraïbes au sud de Haïti. Cette petite île peuplée de quinze mille habitants, pêcheurs et cultivateurs, est entrée en 2011 dans le viseur de gros investisseurs touristiques, notamment américains.

 Le président Martély, en a fait un dossier d’aménagement phare sur le modèle de la République Dominicaine : routes, marinas, et aéroport international dans cette île pourtant privée d’électricité, d’eau courante et d’école. Les îliens lui reprochent une déclaration d’utilité publique autoritaire en 2013 qui en fait une zone de non-droit et ne reconnaît plus les droits de propriété sur leurs lopins de terre. Des manifestations quotidiennes et violentes dénoncent une volonté de « déportation massive ».

Le président de VKI, originaire de l’île, est devenu le leader des habitants. Jeune policier de profession, il est convoqué en octobre 2013 par sa hiérarchie à Port au Prince. Il passe en conseil de discipline. On lui demande de cesser ses prises de position. Ce 20 février, il se fait arrêter au terme de plusieurs manifestations de protestation qui portent également sur la volonté d’organiser des élections locales, prévues depuis 2011 et toujours reportées. Il est placé en garde à vue au Commissariat de Port au Prince le 20 février. Il est déféré le 24 février directement au Pénitencier National de Port au Prince, de sinistre réputation. C’est André Michel, célèbre avocat des droits de l’Homme à Haïti, qui assure sa défense.

Qui est Matulnes ?

C’est le fils d’un cultivateur non lettré, devenu pasteur, dirigeant d’un mouvement paysan influent sur la région de la ville des Cayes sur la côte sud de Haiti dans les années 70. Son fils Junior, après avoir fait des études brillantes aux Cayes, puis à Port au Prince, a été intégré dans la Police Nationale à Port au Prince après avoir réussi un concours de la fonction publique. Il a gardé de fortes attaches avec les îliens et ses camarades de la ville des Cayes. Il a notamment été séduit lors de ses études, par la coopération rurale et par l’équipe d’une radio communautaire réputée aux Cayes, Voix Klodi Mizo (VKM). Cette radio avait été créée en 1996 par le « Mouvman inite Pèp Okay (mouvement de l’unité du peuple des Cayes / Mipak) fondé par les élèves d’un enseignant de cette ville, Jean-Claude Museau, arrêté, torturé et tué par les putschistes qui avaient renversés le Père Aristide alors au pouvoir. Sur ce modèle, Matulnès Junior dirige depuis 2011 un projet de radio : « Radyo Vwa Kominote Ilavach » (VKI), et une coopérative de pêcheurs : Fontcodi.

Qu’est-ce que l’Ile à Vache ?

Cette île, perle des Caraïbes au large de la ville des Cayes, et ses quinze mille habitants, est l’ancienne république du corsaire Henry Morgan qu’il a peuplé d’esclaves affranchis. Ceux-ci sont longtemps restés isolés voire abandonnés du pouvoir. Ni port, ni voiture, ni hôpital, ni électricité, ni eau courante. Aucune ligne maritime régulière pour rejoindre la Ville des Cayes, sur la côte sud de Haiti. Le môle des Cayes est le lieu de tous les trafics et l’embarquement se fait sous la protection des armes. Les îliens vivent de la pêche, de l’élevage et de l’agriculture familiale. Deux entrepreneurs (un français et un haïtien) ont créé deux hôtels dans des conditions difficiles, appréciés des Haitiens et des amoureux de la plongée. Toutefois, l’île est entrée 2011 dans le viseur de gros investisseurs touristiques, notamment américains. Le président Martély, en a fait un dossier d’aménagement phare sur le modèle de la République Dominicaine : routes, marinas, et aéroport international. Les habitants lui reprochent une déclaration d’utilité publique autoritaire en 2013 qui fait fi des droits de propriété sur leur terre, et craignent une « déportation massive ». Ce qui est sûr, c’est que les institutions démocratiques locales n’ont pas été consultées, ni mises en œuvre, alors que la nouvelle loi de décentralisation prévoit pourtant une vraie consultation et la participation des citoyens pour tout projet économique d’aménagement.

La contestation

La population de l’île connaît des sentiments partagés, mais le scepticisme, puis la contestation est devenue majoritaire en janvier avec l’expulsion d’une vingtaine de familles, sans relogement et avec le dépeçage de la seule forêt de l’île. C’est dans ce contexte que Matulnes Junior est devenu naturellement le leader de cette opposition locale. Ce mouvement se veut constructif et porte aussi la volonté d’organiser des élections locales, prévues à Haïti depuis 2011 et toujours reportées. En octobre 2013, il est convoqué par sa hiérarchie à Port au Prince. Il passe en conseil de discipline. On lui demande de cesser ses prises de position. Il est arrêté le 21 février au terme d’une manifestation le jour de l’inauguration par le Premier Ministre Lamothe d’une nouvelle radio sur l’île, puis placé en garde a vue au Commissariat de Port au Prince. Il est transféré le 25 février directement au Pénitencier National de Port au Prince, de sinistre réputation, sans que lui soit notifié aucune charge. C’est André Michel, célèbre avocat des droits de l’Homme à Haïti, qui assure sa défense. Celui-ci a déclaré le 26 février : « Personne n’ est dupe. Matulnes est très proche des paysans aujourd’hui en ébullition à cause de la protestation des paysans qui s’ élèvent contre le projet du gouvernement de s’ accaparer des terres de la zone. L’arrestation de Lamy Matulnes est donc une manœuvre d’intimidation  politique ». Le sénateur Francky Exius, Président de la Commission Justice du Sénat haïtien a qualifié le 25 février de « persécution politique » son transfèrement au Pénitencier National surnommé « la prison de la mort » par les haïtiens.

 Des informations régulières sur la situation dans l’Ile à Vache et sur Jean Lamy Matulnes sont publiées sur le site Alterpresse, réseau alternatif haïtien d’informations .