mardi, décembre 17, 2013

Les 5 «E» encore muets du président Martelly

Palecho.com : Michel Soukar, historien, journaliste et analyste politique, dans son bilan de l’année 2012, argumentait que les 5 «E» de la vision électorale du président Michel Martelly sont vides. À mon avis, ce serait un moindre mal, puisque cela ne prendrait que de la concertation entre des experts, des acteurs opérant dans chacun des secteurs et les dirigeants politiques pour les remplir. La plus grande inquiétude vient plutôt du fait que les 5 «E» ont pris un virage démagogique.


À défaut d’attaquer les grands maux sociaux, le régime Martelly se met à peindre des bidonvilles. Au lieu d’aborder le problème énergétique dans son essence, on installe des lampadaires dans les rues de Port-au-Prince pendant que le black-out fait rage dans les ménages et l’Électricité d’Haïti (Ed’H) est réduite à sa plus simple expression. Madame Andress Appolon, diplômée de la Harvard, venue la ressusciter, est repartie bredouille. On semble retourner « au business as usual ».

Le Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) qui s’enorgueillit d’avoir envoyé, dès la première année du mandat de Martelly, plus d’un million d’enfants à l’école gratuitement, a dû reporter pour une troisième année consécutive la rentrée des classes en 2013. En termes de performance, peu de choses ont changé dans le système éducatif. Il suffit de regarder les résultats dans les différents examens officiels pour se rendre compte que l’ancienne tendance persiste.

En 2013, les résultats des examens de la session ordinaire du baccalauréat affichaient un taux de réussite global de 28,63 % pour la rhéto et de 63, 04 % pour la philo. Pour la rhéto, le meilleur taux de réussite venait du département du Centre avec 31,98 alors que le Nord-Ouest était bon dernier avec 21,29 %. Il est vrai que trois ans ne sauraient suffire à inverser une tendance structurelle. Mais si le gouvernement se plaît à envoyer plus d’enfants dans les écoles existantes sans penser à réformer le système, il ne fait alors que financer la préparation des jeunes à un échec programmé au baccalauréat. A priori,  l’on sait que 7 candidats sur 10 échoueront leurs épreuves de bac I. Pourtant, ces jeunes sont, en général, très motivés à apprendre. Ce ne sont certainement  pas eux le cœur du problème.

Quant à l’État de droit, synonyme de respect scrupuleux des règles du jeu démocratique, je me bornerai à constater le non-respect des échéanciers électoraux pour le renouvellement du tiers du Sénat et le remplacement des maires, la forte dépendance du pouvoir judiciaire à l’exécutif et l’inquiétude sur la liberté d’expression et la transparence que tout État démocratique devrait garantir.

Concernant l’emploi, on attend les résultats de l’enquête de l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI) pour évaluer la performance du régime Martelly en la matière. On ne sait toujours pas où est-ce que le président avait trouvé le chiffre des 400 000 emplois qu’il avait affirmé avoir créés.

Dans tous ces domaines, en près de trois ans au pouvoir, on ne dispose pas de documents de programmes connus. On a plutôt observé des projets, parfois superficiels, qui ne peuvent poser les fondations d’un virage vers le développement durable. Quel est le programme énergétique du pouvoir ? À un certain moment, il était question de s’approvisionner en République dominicaine. Mais la grave crise  qu’a engendrée l’arrêt controversé de la Cour constitutionnelle dominicaine concernant la nationalité des Dominicains d’origine haïtienne vient de prouver qu’il s’agissait d’une mauvaise illusion politicienne. D’ailleurs, même à Santo Domingo, la capitale dominicaine, certains quartiers ne reçoivent pas plus de 12 heures d’électricité par jour.

Si le Plan stratégique de développement d’Haïti (PSDH) trace toute une série d’actions à entreprendre dans tous les domaines des 5 «E», le régime Martelly ne donne pas de signaux crédibles de sa bonne volonté de mettre en œuvre ce plan. Ainsi, là où le PSDH propose la construction de nouvelles salles de classe pour garantir l’accès à l’éducation pour tous, le gouvernement fait plutôt le choix de subventionner l’envoi des enfants à l’école. Là où le PSDH préconise la refonte et le renforcement institutionnels, on continue d’assister au dysfonctionnement, sinon au chaos institutionnel.       

On s’approche de la troisième année du quinquennat du président Martelly avec une vitesse grand V. La polarisation sociale qui a atteint un point culminant ces derniers mois suit la même cadence. Une polarisation qui mine la confiance tant des acteurs locaux que des acteurs internationaux dans un avenir meilleur pour les Haïtiens et les Haïtiennes. Et sur ce point, la performance gouvernementale en 2013 a été pire que celle de 2012.

La gouvernance politique ne s’est nullement améliorée. Cela se reflète encore cette année dans les rapports internationaux traitant d’Haïti. Dans le rapport Doing Business, Haïti a stagné à la 177e place sur 186 pays. Ce qui signifie que le pays demeure un environnement peu attrayant  pour les investisseurs et qu’il n’a pas pu apporter d’importantes réformes en vue de créer un climat propice aux affaires.

Pourtant, le Premier ministre Laurent Lamothe caressait le rêve de voir Haïti ravir la 50e place en 2013. C’était tout simplement irréaliste. Tout comme d’ailleurs sa promesse de fournir de l’électricité 24/24 en juin 2013. La version sonore de cette promesse a été reprise récemment par Radio Vision 2000 et Radio Ibo et l’article de la journaliste Elisabeth Braw du journal Metro de Montréal rapportant la même promesse le 14 janvier 2013 est encore disponible en ligne.

Voici un extrait de la retranscription de l’interview (1): « Elisabeth Braw : Tremblement de terre, ouragan, choléra et pauvreté – quel est votre plan pour faire avancer Haïti?

Laurent Lamothe : Pour 2013, nous avons cinq priorités. L’une d’entre elles est d’exécuter le plan d’urgence de reconstruction, puisque nous avons récemment subi deux ouragans et une inondation majeure. Nous investissons 344 millions de dollars pour rendre le pays plus résistant aux catastrophes naturelles, par exemple en construisant des abris et des foyers pour les enfants qui vivent dans la rue. Nous faisons aussi des efforts afin qu’il y ait une meilleure protection des routes et nous renforçons notre programme de reforestation pour faire d’Haïti un endroit plus sûr. Une autre priorité est la création d’emplois. Nous avons un très haut taux de chômage (75 %). Nous devons rendre les choses plus faciles pour les entrepreneurs qui ont des projets. Développer le réseau d’électricité est évidemment quelque chose qui nous préoccupe beaucoup. Quand nous avons été élus, les réserves d’énergie étaient de neuf heures par jour. Maintenant, elles sont de 18 heures, et nous nous rendrons à 24 heures dans moins de 6 mois. La sécurité est également un enjeu des plus importants. »

Six mois plus tard, devant l’ampleur du black-out à Port-au-Prince, le Premier ministre a nié à la presse locale avoir fait la promesse de fournir l’électricité 24/24 en juin 2013.   

En 2013, Haïti est toujours considérée comme État failli, d’après le rapport annuel du magazine Foreign Policy. Elle occupe la 8e place parmi les 10 pays les plus en faillite, juste derrière l’Afghanistan, classé 7e. Trop sévère comme classement à mon avis. Mais le magazine considère qu’Haïti est en proie aux problèmes économiques, à l’absence de service public, à l’insécurité et à la corruption.

En termes de compétitivité, Haïti n’a pas fait mieux en 2013. Le Forum économique mondial a rappelé que malgré quelques avancées, Haïti reste encore à la traîne au niveau de la région. 143e sur 148 pays classés dans le rapport mondial sur la compétitivité de 2013-2014, Haïti occupe la dernière place dans la région de l'Amérique latine et des Caraïbes, loin derrière la République dominicaine (105e) et la Jamaïque (94e). Haïti a perdu deux places en 2013 dans le classement sur la compétitivité, même si elle a légèrement amélioré son score. Elle demeure parmi les dix derniers du classement : 143e sur 148 pays en 2013 contre 142e sur 144 pays en 2012.

Haïti a gardé cette année encore une 163e place (sur 177) peu enviable dans le classement mondial sur la corruption publiée par Transparency International le 3 décembre 2013. Une légère avancée puisqu’elle était classée 165e en 2012. Pourtant, l’équipe en place avait promis de grandes améliorations dans ce domaine.

Pour terminer le bilan économique 2013 sur une note positive, la mission du Fonds monétaire international (FMI), dirigée par Gabriel Di Bella, a conclu que le taux de croissance de 2013 se situe autour de 4 % en 2013. Cette bonne performance économique au cours de l’année fiscale écoulée, selon le FMI,  résulte de la reconduction des dépenses de reconstruction, d’un accroissement des exportations dans le secteur textile et d’un résultat meilleur que prévu dans l'agriculture. On peut remercier le Bon Dieu de nous avoir épargné des caprices de la nature en 2013.

L'inflation, toujours selon la mission du FMI, qui avait culminé à près de 8 % après la sécheresse et les ouragans de l'année précédente, s’est établie à 4,5 % au terme de l’année fiscale 2013, en raison d’une stabilisation des prix des matières premières sur le marché international et d’un resserrement de la politique monétaire plus tôt dans l'année.

Comme signaux positifs en 2013, on peut citer également l’inauguration de l’hôtel Best Western  à Pétion-Ville ainsi que le vol inaugural de Jet Blue : deux grandes entreprises internationales. Deux destinations et trois vols par jour peuvent inciter d’autres investisseurs à regarder les opportunités qu’offre Haïti. Car, pour les prévisionnistes, ces ouvertures expriment une certaine confiance dans l’avenir.  

Toutefois, 2014 s’annonce sous les nuages de troubles politiques qui doivent inviter tous les acteurs de la vie nationale à la sagesse et au dépassement de soi pour éviter de continuer à creuser le trou du sous-développement.




Thomas Lalime

Le Nouvelliste