vendredi, novembre 15, 2013

Cruauté impitoyable à Cité Soleil

Cinq membres d'une même famille, tués par balle mercredi soir, ont été retrouvés calcinés le long du mur qui sépare Boston de l'ancienne usine de la HASCO jeudi matin. Une blague mal digérée a provoqué cette explosion de violence au sein de gangs alliés qui disposent d'un arsenal
 à donner le frisson.
        A Cité Soleil, les juges de paix ont la peau dure. Ils marchent dans le sillage des seigneurs de guerre. Pas pour les arrêter, mais pour verbaliser des homicides, souvent de personnes tuées par balle. Ce jeudi 14 novembre 2013, la cruauté, montée d’un cran, semble avoir choqué l’un d’eux, Léonel Marcellus.



Un peu après deux heures de l’après-midi, ce juge de paix suppléant parle difficilement du « constat » effectué ce matin à huit heures trente. Quelque part, le long du mur qui sépare Boston de l’ancienne usine de la HASCO, il découvre cinq corps complètement calcinés. « Je ne pouvais distinguer leur sexe », explique-t-il dans une salle presque obscure, le carré de l’administrateur du tribunal de Cité Soleil, en face d’un bureau sur lequel des papiers timbrés côtoient un gilet pare-balles.

Sur son portable, quelques clichés de cadavres encore fumants. L’identité de ces victimes n’est pas connue et les circonstances de leur mort non plus, selon Léonel Marcellus. Dans le plus grand bidonville de la capitale où la vie poursuit son cours  presque normalement, les gens disposés à commenter l'actualité sont rares. Difficile de confirmer le mobile de l’assassinat de ces cinq personnes qui habitaient à Boston, zone Tecina.

Cependant, joint par téléphone, le commissaire de police de Cité Soleil, Pierre-Louis Jean Alex confie que ces cinq personnes sont les membres d’une même famille, celle du chef de gang nommé John, lui aussi tué mercredi lors d’une attaque du gang de Tekielo, son allié jusqu’à un incident pour le moins banal. Lors de l’anniversaire de John, Tekielo lui a offert comme cadeau une caisse de bière.

Un commentaire d’un « soldat » de Tekielo indiquant que c’est grâce à Tekielo que la bière a a coulé à flot dans cette fête  a provoqué la colère de John. La tension est montée et le soldat de Tekielo qui tente de sortir son arme est abattu d’une balle dans la tête par un proche de John. Tekielo, allié hier encore de John dans sa guerre contre Belkou, Ti Ayiti,(autres quartiers de Cité Soleil) s’énerve. En représailles, il mobilise ses troupes, ses armes, des fusils automatiques Galil, T 65, Uzi et attaque. John est tué. Sa mère, son père, son frère, sa cousine et son cousin sont abattus eux aussi.

Ce sont ces cadavres qui ont été brulés par les hommes de Tekielo, détaille patiemment le commissaire de police Pierre-Louis Jean Alex. Deux autres membres du gang de John, blessés lors de cette attaque ont été localisés et arrêtés. La police recherche activement Tekielo et d’autres membres de son gang qui a des connections avec des bandits armés de Martissant, selon le commissaire de police.

Dans le plus grand bidonville de la capitale, on entend des tirs à n’importe quel moment. Des armes de guerre et des munitions y circulent. La cruauté, entre-temps, monte, monte et monte. Et petit à petit, Cité Soleil redevient zone de non-droit, endroit où l’on peut tuer et brûler les cadavres de ses victimes sans être inquiété.

« Cette situation nous interpelle », confie Pierre Espérance du RNDDH qui décoche une flèche contre l’administration de René Préval, la CNDDR, l’OIM, l’USAID. Des dizaines de millions de dollars ont été dépensés entre 2007 et aujourd’hui dans des programmes bidon de désarmement et de réinsertion de bandits. Ces programmes ont récompensé la violence, soutient Pierre Espérance.

« Je pense que M. Pierre Espérance et le pays devraient lire le rapport de la CNDDR. Ce document offre une vision non soutenue par le gouvernement et sabotée par le blanc », commente Alix Fils-Aimé qui a dirigé la commission nationale de désarmement, de démantèlement et de réinsertion.

Plus de 400 armes, en majorité des armes automatiques, ont été récupérées, confie-t-il, ajoutant que le nécessaire n’a pas été fait pour combattre la pauvreté dans le plus grand bidonville de la capitale. « La CNDDR n’était pas la douane, ni la police », souligne Alix Fils- Aimé qui est « préoccupé » par la situation à Cité Soleil.

« C’est inquiétant que ces psychopathes, capables de s’entretuer à cause d’une mauvaise blague, aient toutes ces armes à leur disposition », se désole en off un ex-journaliste. « Je ne comprends pas tout, mais je suis convaincu que quelque part, cette situation dit quelque chose au reste du pays. Il faut être attentif », insiste-t-il, lui aussi très préoccupé par  tant de cruauté.